Antoine Gourmand

Très tôt la passion de la bonne chair avait éclose chez ce chef prédestiné à la cuisine. Il avait été élevé par sa grand-mère, ses parents étant morts dans sa jeunesse. Pendant la guerre, Pierre et Joséphine Gourmand avaient – comme une grande partie des Français – profités de la guerre pour s’enrichir.

Les parents d’Antoine furent assassinés quelques mois après la fin de la guerre, et la police en retrouvant les corps déclarèrent un suicide. Sa grand-mère maternelle constituait sa seule famille, c’était une vieille femme sèche, autoritaire, et sans émotion. Antoine la haïssait et n’attendait que sa mort pour pouvoir toucher son héritage et vivre comme il l’entendait. Elle vivait avec une gouvernante qu’Antoine aimait secrètement. Elle s’appelait Ivana, avait dix de plus que lui, était d’origine russe et quand elle s’énervait, elle jurait dans sa langue maternelle. Elle était de ses femmes que l’on décrit comme bonne vivante, avait des yeux rieurs et le rire facile. Ivana était une houle de vie, partout où elle passait et tout ce qu’elle touchait s’enluminait, se rehaussait et se pigmentait. Elle avait un don pour la cuisine, chaque aliment pétrit par ses mains devenait un mets raffiné et succulent. Son art surpassait tout. Quand Antoine plaçait dans sa bouche une de ses œuvres, ses yeux se fermaient d’eux-mêmes et une explosion de bonheur se déversait en lui. Les seules fois où il vit sa grand-mère sourire furent pendant les repas d’Ivana.

C’était pendant l’hiver 1952 que se passa l’événement qui bouleversa la vie d’Antoine. La vieille recevait des amis à dîner et pour l’occasion elle voulut mettre des couverts en argents mais quand elle ouvrit la boîte en bois d’ébène, elle découvrit avec horreur qu’une des fourchettes avait disparu. Elle convoqua Ivana et lui demanda de s’expliquer sur la perte de la fourchette d’argent. La pauvre gouvernante n’ayant jamais vu ces couverts se mit à exploser en sanglots en entendant l’accusation. La vieille croyant que la voleuse mentait et jouait la comédie la renvoya et lui expliqua que c’était par grandeur d’âme qu’elle ne porterait pas plainte. Durant tout l’incident, Antoine se trouvait à l’école et quand il rentra chez lui, sa grand-mère lui raconta l’épisode. Une vague de culpabilité avait envahi Antoine ; il avait volé la fourchette afin d’acquérir un cadeau pour l’anniversaire d’Ivana. Il cria, pleura, insulta la mère de sa mère, lui rugit que c’était lui le fautif, qu’elle n’y était pour rien mais la vieille qui détestait avoir tort ne le crut pas et l’enferma dans sa chambre pour le punir de son effronterie. Vers le milieu de la nuit, il empaqueta ses affaires, vola l’argent qu’elle cachait au fond d’un tiroir, lui prit quelque uns de ses bijoux et s’enfuit. Il ne savait pas trop ce qu’il faisait mais il était sûr d’une chose : c’était ce qu’il fallait faire. Il arriva devant la porte de la chambre de bonne d’Ivana, un peu trempé par la pluie et tapa contre sa porte. Elle entrebâilla la porte pour voir qui était sur son palier à une heure si avancée de la nuit et découvrit Antoine.

-      Excuse-moi, lui dit-il avec une voix cassée, excuse-moi pour tout. Si tu es ici maintenant sans travail et sans ressource c’est de ma faute : c’est moi qui ai volé la fourchette d’argent, je suis coupable et je m’en veux. Je voulais te faire plaisir, d’offrir un beau cadeau pour ton anniversaire et je n’avais pas d’argent… Ivana, à partir de maintenant je suis à toi. J’ai ruiné ta vie et je ferais tout pour t’aider, je serais ton serviteur. Depuis que tu es rentré dans ma vie, je ne fais que penser à toi, je n’ai que dix-sept ans, mais je sais que tu es celle que j’aime. Laisses-moi t’aimer Ivana…

Elle lui posa son index sur la bouche. Il leva les yeux vers elle et la regarda dans les yeux. Son regard habituellement rieur était devenu sérieux, ils restèrent sur le pallier pendant une minute entière à se chercher, à se tester, à s’examiner. Puis elle approcha sa tête vers la sienne et leurs lèvres s’emmêlèrent. Leurs gestes devinrent de plus en plus rapides et brusques, ils s’embrassaient, se repoussaient, se regardaient et s’embrassaient de nouveau. Il avait une main sur sa joue et l’autre lui caressait le dos. Ils se précipitèrent à l’intérieur de la chambre, laissant les sacs d’Antoine sur le palier et fermèrent la porte. Elle s’allongea sur le lit et enleva sa chemise de nuit. Il s’approcha délicatement vers elle, la pâleur de la lune éclairait la petite chambre et laissait deviner les contours de son corps. Il retira son manteau, puis sa chemise, et s’étendit sur elle. Il passa sa main droite sur son corps, palpa le galbe de son sein, effleura son ventre, caressa son nombril. Sa main s’inclina légèrement, traversa sa toison et ses doigts commencèrent à masser son sexe. La tête d’Ivana s’étira en arrière en laissant découvrir son cou. Antoine commença à le baiser, ses lèvres s’entrouvrirent au contact de sa peau. Sa respiration s’accéléra, son torse se souleva et vint se presser contre sa poitrine. Son souffle fut de plus en plus fort, il se bloquait dans sa gorge et puis se relâchait dans une expiration saccadée. Ils étaient ivres, leurs visions étaient embuées par un voile plaisir, leur amour résonnait dans leurs oreilles. Il continua à l’embrasser en descendant le long de son corps, il lui frôla le sein avec sa bouche, couvrit son ventre de milles baisers et mordilla ses cuisses. Leurs corps ne forma plus qu’une seule entité, la chaleur qui émanait de leurs chairs réchauffait l’air et baignait la pièce dans une tiédeur bienveillante. Il remonta vers ses lèvres et de nouveau leurs regards se déversèrent l’un dans l’autre. Le bas de son bassin s’avança vers elle et il se sentit rentrer en elle. Il vit les yeux de son amour se fermer et sa bouche s’ouvrir. Il recula lentement ses reins et puis les repoussa. Le mouvement s’accéléra, la tête d’Antoine se baissa, ses mains entourèrent le visage d’Ivana et sa respiration s’intensifia. Les jambes de son amante l’enserrèrent. Ils roulèrent vers la droite et elle se trouva au-dessus de lui. Elle leva le haut de son corps et commença à onduler, se soulevant légèrement et s’abaissant. Il voulait retenir le temps, vivre à jamais dans cet instant. Ivana était belle, ses longs cheveux bruns en batailles, son sourire aux lèvres, ses lignes ensorceleuses avaient envahi les pensées d’Antoine pour la fin de ses jours. Elle s’allongea sur lui et la jouissance atteint son paroxysme. Tout l’amour qu’il avait s’écoula en elle. Ils restèrent sans bouger l’un contre l’autre pendant quelques minutes en reprenant leur souffle. Leurs lèvres se rencontrèrent une dernière fois et puis il lui murmura au creux de son oreille je t’aime à jamais.

 

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